Il avait vingt et un ans, une santé encore fragile et un père qui voulait en faire un juriste. Johann Wolfgang Goethe est arrivé à Strasbourg au printemps 1770. Il en est reparti poète.

On l’oublie souvent de ce côté du Rhin. Pour les voisins allemands, c’est pourtant une évidence : le grand Goethe, celui de Faust et de Werther, s’est inventé ici, entre les pierres roses de la cathédrale et les prés du Ried. Ses traces se suivent encore aujourd’hui, de rue en rue et de village en village.
Un étudiant pas comme les autres
Le programme était sage. La faculté de droit de Strasbourg était alors une école de prestige pour les familles de Francfort, et le jeune homme devait y perfectionner son français tout en étudiant le droit. Le séjour de dix-sept mois ne ressembla guère à ce plan.
Il pose d’abord ses valises à l’Hôtel de l’Esprit, au 7 quai Saint-Thomas, dans la Petite France, puis loue une chambre au deuxième étage du 36 rue du Vieux-Marché-aux-Poissons. Il prend ses repas à deux pas, à la pension Lauth, au 22 rue de l’Ail, un repaire d’étudiants curieux de tout. Des médecins, des juristes, des théologiens. On y refait le monde à table, en allemand.
Ses camarades le trouvent brillant et un peu fou. Le poète Pfeffel le résume d’une formule cruelle : un génie, paraît-il, mais d’une suffisance insupportable. Hopla. Chaque promotion a connu ce genre d’étudiant.
La cathédrale, le vertige et Herder
Dès son arrivée, il court à la cathédrale. Il grimpe jusqu’à la plate-forme pour contempler la ville et la plaine où il allait vivre. Il y revient souvent, le soir, avec ses amis, pour boire au coucher du soleil. Il y laisse aussi une trace plus durable.
Goethe raconte lui-même avoir gravé son nom dans un pilier de l’édifice.

La cathédrale le bouleverse. De ce choc naîtra son premier texte en prose, un éloge de l’architecture gothique et de son bâtisseur, Erwin von Steinbach.

Puis vient la rencontre qui compte. Herder séjourne à Strasbourg de septembre 1770 à avril 1771 pour soigner ses yeux. Il pousse Goethe vers Shakespeare et l’encourage à recueillir les chants populaires d’Alsace. Goethe les note alors auprès des vieilles villageoises. Le Sturm und Drang, ce grand coup de vent sur la littérature allemande, souffle en partie depuis Strasbourg.
Le marcheur
Goethe ne tient pas en place. Ses excursions lui valent le surnom de « der Wanderer ». Il parcourt la Robertsau, la Wantzenau, Molsheim et les vitraux de sa Chartreuse, puis pousse jusqu’en Haute-Alsace. Il y voit l’aérolithe d’Ensisheim et rend visite à Pfeffel.
Un pèlerinage à Sainte-Odile le marque profondément. Des années plus tard, il donnera le nom de la sainte à son héroïne Ottilie, dans Les Affinités électives. Sur le mont, face à la plaine, on comprend pourquoi.
À l’été 1770, une longue randonnée le conduit par Wasselonne, Saverne et son château, Bouxwiller et le Bastberg, La Petite-Pierre, jusqu’en Sarre. Il revient par Niederbronn, où il visite les antiquités et la Wasenbourg, puis rentre par Haguenau.
Sessenheim, le cœur de l’histoire
Et puis il y a Friederike. À partir d’octobre 1770, Goethe s’éprend de Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sessenheim. Il fait le trajet à cheval, encore et encore. Il écrit pour elle des poèmes que tout écolier allemand connaît par cœur. Parmi eux, « Willkommen und Abschied » et « Mailied ».

L’histoire finit mal, comme souvent. Il obtient sa licence de droit après une soutenance publique le 6 août 1771. Puis il repart vers Francfort et laisse la jeune femme derrière lui. Il ne la reverra qu’une fois, en 1779, lors d’un voyage vers la Suisse avec le duc de Weimar.
De l’autre côté du Rhin : Meissenheim, Emmendingen, Baden-Baden
Friederike ne s’est jamais mariée. Après un séjour à Rothau, elle se retire en 1805 dans le pays de Bade, à Meissenheim. Elle y meurt en 1813 et repose à côté de l’église. Sa pierre tombale dit qu’un rayon du soleil du poète est tombé sur elle, assez riche pour lui donner l’immortalité. Peu d’épitaphes sont aussi belles, ni aussi tristes.
Un peu plus au sud, Emmendingen garde une autre femme de sa vie. C’est là que vécut Cornelia, sa sœur, après son mariage.
Et Baden-Baden ? Goethe n’y a pas laissé de grand épisode, il faut le reconnaître. Mais la ville thermale le salue à sa manière. Son théâtre, construit entre 1860 et 1862 sur le modèle de l’Opéra de Paris, se dresse sur la Goetheplatz. C’est aussi la ville de Tourgueniev et de Dostoïevski, à quarante minutes de Strasbourg. Pour clore une route littéraire, l’étape a de l’allure.

La route de Goethe en Alsace et autour, étape par étape
L’itinéraire est une de nos inventions et se parcourt en deux jours, trois pour qui aime flâner.
Étape 1, Strasbourg, la Petite France. La route commence quai Saint-Thomas, devant l’ancien Hôtel de l’Esprit. Une plaque y rappelle son arrivée.
Étape 2, la rue du Vieux-Marché-aux-Poissons. La maison du 36 se repère facilement, avec sa façade rouge et un portrait du poète. Le médaillon en bronze sous sa fenêtre, œuvre du sculpteur Walter Eberbach, montre son profil de 1770. Tout près, la rue de l’Ail abritait la pension Lauth.
Étape 3, la cathédrale. La montée à la plate-forme reste le passage obligé, comme pour lui. Le musée de l’Œuvre Notre-Dame, juste en face, conserve les moulages de sa signature.
Étape 4, la place de l’Université. La statue du sculpteur berlinois Ernst Waegener y a été inaugurée le 1er mai 1904. Le jeune étudiant avance, canne à la main, entre Melpomène et Polymnie. Les bas-reliefs racontent les soirées sur la plate-forme de la cathédrale et l’idylle de Sessenheim. La rue Goethe longe ensuite le Palais universitaire.
Étape 5, Sessenheim. Le village se trouve à une quarantaine de kilomètres au nord, dans le Ried, près du Rhin. Le Mémorial est un bâtiment à colombages inspiré de la Maison romaine de Weimar, avec un buste du poète à l’intérieur. Face à l’église protestante, l’Auberge au Bœuf, dans une maison de 1820, abritait un petit musée consacré au poète. Cette collection est désormais dans les archives de la mairie, en attendant, on imagine une future mise en valeur. La table du Restaurant est excellente, ce qui ne gâche rien.
Étape 6, Meissenheim, en Allemagne. Il suffit de traverser le Rhin pour saluer Friederike. La boucle se referme là où l’histoire s’est arrêtée.
Étape 7, en option, Baden-Baden. Un café sur la Goetheplatz, un passage aux thermes ( Goethe est un point commun à d’autres villes d’eaux, jusqu’en Tchéquie), et le retour vers l’Alsace au soleil couchant.
Avec un troisième jour, deux prolongements s’offrent au voyageur. Vers le sud, Molsheim pour la Chartreuse, Sainte-Odile pour le souvenir d’Ottilie, Ensisheim pour la météorite. Vers le nord, Saverne et Bouxwiller, jusqu’à la Wasenbourg, où une plaque rappelle aussi son passage.
Ce qu’il reste de lui ici
Goethe a vécu plus de soixante ans après son départ de Strasbourg. Il est devenu ministre, savant et monument national. Mais quand il raconte sa vie, dans Poésie et Vérité, il revient longuement sur ces dix-sept mois alsaciens. Des ébauches de Goetz von Berlichingen et de Faust datent de cette période, ou lui doivent beaucoup.
Place de l’Université, ce jeune homme en bronze qui sourit était un étudiant d’ici

